Le Parti communiste marxiste-Kenya défend contre le trotskysme une stratégie maoïste contre-révolutionnaire – Première partie

Ceci est le premier volet d'une série en quatre parties.

Suite à la diatribe du président national du Communist Party Marxist-Kenya (CPM-K), Mwaivu Kaluka, contre le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI), « Le fonds de commerce de Trotsky: une exportation contre-révolutionnaire inadaptée au marché kenyan !!!», le parti a publié son programme politique, «Construire le parti d'avant-garde au Kenya».

Ces deux documents mettent en lumière l'axe central de la politique du CPM-K: la défense de la stratégie contre-révolutionnaire maoïste-stalinienne de la Révolution démocratique nationale (NDR). Regorgeant de références à Staline et Mao, le CPM-K insiste pour dire que des pays comme le Kenya demeurent «semi-féodaux» et que, par conséquent, le capitalisme a encore un rôle historiquement progressiste à jouer dans une Afrique découpée par les frontières coloniales et sur la scène internationale. La révolution socialiste est reportée à des décennies ultérieures.

Mwaivu Kaluk, président national du CPM-K, lors d'une conférence à Moscou [Photo: Mwaivu Kaluk/X]

Au Kenya, la classe ouvrière est déclarée trop petite et trop faible pour accéder au pouvoir de manière indépendante; elle doit donc se soumettre à la paysannerie, à la petite bourgeoisie et à une bourgeoisie nationale supposément «hésitante». L’objectif de ce bloc vise est de construire un «État démocratique populaire» capitaliste qui développera le «capital national», soi-disant dans l'intérêt des masses. La principale tâche de la classe ouvrière, insistent les documents, est de créer les conditions du développement national du capitalisme.

Cette perspective est indissociable de la promotion par le CPM-K de la Chine capitaliste et de l'affirmation mensongère qu'un nouvel ordre mondial «multipolaire» est en train de se créer. La Chine est le modèle de ce parti pour un «État démocratique populaire » souverain – un régime capitaliste où les milliardaires prospèrent et se multiplient, tandis que l'exploitation brutale du travail est administrée par un appareil policier bureaucratique paré du drapeau rouge du «socialisme aux caractéristiques chinoises».

Le CPM-K présente Pékin comme un contrepoids à l'impérialisme américain et européen et laisse entendre que le Kenya pourrait garantir sa souveraineté en s'appuyant économiquement sur la Chine. L'impérialisme, affirme-il, acceptera pacifiquement un monde multipolaire et se résignera à l'érosion de sa domination sur les ressources minérales, la main-d'œuvre, les ports, les infrastructures et les marchés africains.

C’est la raison pour laquelle le CPM-K dénonce avec virulence le trotskysme, représenté par le CIQI. Celui-ci est le seul courant politique qui rejette toute voie nationaliste-capitaliste vers la libération. Le trotskysme affirme qu’il n’existe aucune possibilité pour un développement démocratique et indépendant du capitalisme kenyan à l’ère impérialiste, où les pays opprimés sont soumis aux puissances mondiales dominantes et aux immenses sociétés transnationales. Cette situation place la bourgeoisie nationale dans une situation de subordination économique à l’impérialisme et d’alliance politique avec lui pour réprimer toute contestation de son pouvoir et de ses privilèges par la classe ouvrière.

À l'échelle mondiale, le capitalisme a depuis longtemps cessé de jouer un rôle progressiste, ayant plongé l'humanité dans deux guerres mondiales, d'innombrables massacres coloniaux, des génocides et des conflits régionaux. Aujourd'hui, les puissances impérialistes se dirigent à nouveau à toute allure vers une troisième guerre mondiale.

Les États-Unis et les puissances européennes, alliés à Israël, mènent des guerres au Moyen-Orient, notamment en Iran, au Liban, au Yémen et en Palestine, tandis qu'en Europe de l'Est, les impérialistes font la guerre à la Russie en Ukraine. Une confrontation encore plus massive se prépare contre la Chine, perçue par les États-Unis comme une menace mortelle pour leur hégémonie mondiale. Partout dans le monde, les classes dirigeantes imposent l'austérité, baissent drastiquement les dépenses sociales, militarisent la société, renforcent les pouvoirs de l'État policier et se tournent vers la dictature.

Cependant, cette même crise provoque une éruption croissante de lutte des classes dans le monde entier: des grèves et des manifestations de masse dans les centres impérialistes aux soulèvements de jeunes et de travailleurs à travers l'Afrique, y compris les manifestations de la génération Z de 2024 au Kenya, qui ont fait descendre des millions de personnes dans les rues contre le programme d'austérité pro-FMI de William Ruto.

Dans cette lutte, la classe ouvrière africaine est appelée à jouer un rôle décisif, en alliance avec les travailleurs du monde entier. Elle compte parmi les segments les plus jeunes et les plus rapidement urbanisés de la classe ouvrière internationale, sur un continent dont la main-d'œuvre, les minerais et les ressources stratégiques sont essentiels à l'économie impérialiste mondiale et à sa machine de guerre. Ce qu'il faut, c'est une direction révolutionnaire armée d’un programme socialiste et internationaliste. Telle est la perspective défendue par le CIQI, et c'est à cette perspective que s'oppose le CPM-K.

La stratégie contre-révolutionnaire de la révolution démocratique nationale du CPM-K pour le Kenya

Dans son document «Construire le parti d’avant-garde au Kenya», le CPM-K reprend la vieille théorie stalinienne de deux stades, insistant sur le fait que le Kenya doit traverser deux «stades dialectiquement liés ». Le premier, écrit-il, «est la Révolution démocratique nationale (NDR en anglais); pour renverser le néocolonialisme, le féodalisme, le système foncier et le capitalisme bureaucratique». Celle-ci est suivie d’un second stade, socialiste, dans un avenir indéterminé mais manifestement lointain.

Cette perspective conduit à la désignation erronée du Kenya et d'autres anciens pays colonisés comme «semi-féodaux». Chaque argument est dirigé contre la lutte pour le socialisme.

Ceci est résumé dans la diatribe de Kaluka contre le WSWS. « En Europe occidentale, le capitalisme avait annoncé une société nouvelle qui avait vaincu le féodalisme », affirme-t-il. Cependant, dans les colonies et semi-colonies, « l’impérialisme a perpétué des relations semi-féodales, et la majorité de la population est restée cantonnée à la petite production agricole, l’artisanat ne se transformant pas en industrie moderne. La bourgeoisie nationale qui aurait pu émerger ici était à cette époque lâche et faible, et la domination du capital financier a entravé le développement du capital national et d’un marché intérieur. » [1]

«Le fonds de commerce de Trotsky: une exportation contre-révolutionnaire inadaptée au marché kenyan!» par Mwaivu Kaluka [Photo: screenshot: cpmk.org]

L'affirmation que le Kenya serait « semi-féodal » repose avant tout sur une fiction historique. Le féodalisme n'a jamais constitué la structure sociale dominante sur le territoire du Kenya actuel. Contrairement au royaume du Buganda en Ouganda, ou à d'autres régions d'Afrique où des relations de type féodal ont émergé, le Kenya n'a pas connu de formation féodale classique. La seule exception partielle concerne la bande côtière, où des cités-États swahilies telles que Gede, Mombasa, Malindi et Lamu ont développé des comptoirs urbains islamiques intégrés au commerce de l'océan Indien avant la conquête coloniale britannique. Mais même dans ces régions, les rapports sociaux ont rapidement été entraînés dans les premiers circuits du commerce et de l'accumulation capitalistes mondiaux, notamment par le biais de l'ivoire, des épices et de la traite des esclaves. Ces formations côtières n'ont pas évolué vers un ordre féodal, mais ont été subordonnées au développement initial du capitalisme commercial.

Dans une grande partie du Kenya, comme dans de nombreuses régions d'Afrique, les sociétés précoloniales étaient organisées selon des formes communautaires d'exploitation des terres et des formes de travail non salariées. Ces formes de travail ont été brutalement intégrées à l'économie capitaliste mondiale par l'impérialisme et la conquête coloniale, au moyen de confiscations de terres, d'impôts, de travail forcé, de production de cultures de rente, de systèmes de travail migratoire, de marchés et de la répression par l'État colonial.

Le schéma féodal du CMP-K a été réfuté depuis longtemps par la théorie trotskyste du développement inégal et combiné. Dans le premier chapitre de son Histoire de la Révolution russe (1930), Trotsky expliquait que les pays à développement tardif ne reproduisaient pas mécaniquement la trajectoire des puissances capitalistes avancées :

Forcé de se mettre à la remorque des pays avancés, un pays arriéré ne se conforme pas à l'ordre de succession: le privilège d'une situation historiquement arriéré — ce privilège existe — autorise un peuple, ou bien, plus exactement, le force à s'assimiler du tout-fait avant les délais fixés, en sautant une série d'étapes intermédiaires […] Le développement d'une nation historiquement arriérée conduit, nécessairement, à une combinaison originale des diverses phases du processus historique. L'orbe décrit prend dans son ensemble un caractère irrégulier, complexe, combiné.

Trotsky a alors formulé la loi générale qui démolit tout le schéma du CPM-K :

L'inégalité de rythme, qui est la loi la plus générale du processus historique, se manifeste avec le plus de vigueur et de complexité dans les destinées des pays arriérés. Sous le fouet des nécessités extérieures, la vie retardataire est contrainte d'avancer par bonds. De cette loi universelle d'inégalité des rythmes découle une autre loi que, faute d'une appellation plus appropriée, l'on peut dénommer loi du développement combiné, dans le sens du rapprochement de diverses étapes, de la combinaison de phases distinctes, de l'amalgame de formes archaïques avec les plus modernes.[2]

Le Kenya illustre parfaitement cette loi. Il suffit de regarder les grands centres urbains que sont Nairobi, Mombasa, Kisumu, Nakuru ou Eldoret.

La silhouette des immeubles de Nairobi est dominée par les banques, les compagnies d'assurance, les sociétés immobilières, les entreprises de logistique internationales, les géants des télécommunications, les hôtels, les centres commerciaux, les entreprises de construction et les sièges régionaux de multinationales. Nairobi abrite les sièges africains ou les bureaux régionaux de banques internationales telles que Citibank, Standard Chartered et JPMorgan Chase, ainsi que ceux de multinationales comme Google, Microsoft, General Electric, Maersk et Coca-Cola. À leurs côtés se côtoient des milliers de kiosques, de stations de moto-taxis, d'échoppes de nourriture, de vendeurs de vêtements d'occasion, de mécaniciens, de personnel d’aide domestique, d'agents de sécurité et de travailleurs journaliers.

La skyline de Nairobi ; la ville est une capitale financière majeure de l'Afrique [Photo by Africanmodern / CC BY-NC-SA 4.0]

Un ouvrier du bâtiment journalier peut quitter un chantier à Westlands, où il a passé la journée à construire des immeubles dont les appartements de deux chambres se vendent à plus de 100 000 dollars américains, après avoir été payé seulement 3,90 dollars pour la journée. Il peut ensuite acheter des œufs et des chapatis à un vendeur ambulant en utilisant l'application M-Pesa sur son smartphone, envoyer quelques shillings (0,0066 euros au shilling) à des proches à la campagne et retourner dormir dans un bidonville, où le loyer est perçu par un propriétaire lié au même marché immobilier urbain. C'est le capitalisme dans sa forme la plus crue, la plus brutale et la plus inégalitaire.

L'agriculture réfute plus nettement le fantasme «semi-féodal» du CPM-K. La campagne kenyane n'est pas en dehors du capitalisme, mais elle lui est soumise par le biais du marché. Les petits exploitants représentent environ 65 pour cent des produits agricoles commercialisés et plus de 70 pour cent de la production alimentaire nationale. Un petit agriculteur cultive quelques hectares de maïs, de haricots ou de pommes de terre, tout en entretenant un potager près de sa maison pour subvenir aux besoins quotidiens de sa famille. Il achète engrais, semences, pesticides et aliments pour animaux aux prix du marché, souvent à crédit, et vend sa production par l'intermédiaire de négociants, de coopératives, de transformateurs ou de courtiers.

L'agriculture kényane reste majoritairement pluviale, l'agriculture irriguée ne représentant qu'environ 2,4 pour cent des terres cultivées. Ce retard contraste toutefois avec une agriculture capitaliste très développée. Aux alentours de Naivasha, Thika, Nanyuki et Athi River, les exploitations horticoles et maraîchères fonctionnent avec des serres, des systèmes d'irrigation, la chaîne du froid, des centres de tri, la logistique du fret aérien et des contrats d'exportation liés aux marchés mondiaux. Le secteur horticole kényan contribue à hauteur de 1,25 à 1,6 pour cent au PIB national, génère chaque année des centaines de millions de dollars de recettes d'exportation, principalement en provenance de l'Union européenne, et emploie directement plus de 200 000 personnes. Environ 500 000 emplois dépendent indirectement de ce secteur.

Les travailleurs de ces secteurs ne sont pas prisonniers de rapports féodaux. Ce sont des salariés qui produisent de la plus-value pour le capital agro-industriel intégré aux chaînes d'approvisionnement mondiales. La coexistence de serres liés à l'exportation et de parcelles non irriguées témoigne d'un développement capitaliste inégal et combiné sous domination impérialiste.

La croissance du secteur informel ne prouve pas non plus l'existence d'un semi-féodalisme, comme l'affirme le CPM-K. Elle témoigne bien plutôt de la prolétarisation de la population dans un contexte où le capitalisme ne peut garantir un emploi stable et sûr. L'enquête économique de l'année dernière indiquait que le Kenya avait créé 782 300 nouveaux emplois en 2024, dont 703 700 dans le secteur informel.

C’est pourquoi l’affirmation du CPM-K que le Kenya possède une «minuscule classe ouvrière urbaine» est fausse au point d’être absurde. Elle réduit la classe ouvrière à une infime couche d’ouvriers du secteur formel, comme si le capitalisme n’existait que là où se dressent de grandes usines sur le modèle de Manchester au XIXe siècle.

Mais la classe ouvrière comprend au Kenya des salariés du secteur formel et informel, des travailleurs occasionnels, des employés des transports, des enseignants, des infirmières, des ouvriers du bâtiment, des dockers, des logisticiens, des employés de maison, des agents de sécurité, des ouvriers agricoles, des employés de service, des ouvriers de plateformes, des ouvriers industriels et des millions de personnes semi- prolétarisées qui alternent entre travail salarié, petit commerce et exploitation de petites parcelles de terre. La population active du Kenya est d'environ 24 millions de personnes, et sa population urbaine représente aujourd'hui près d'un tiers du pays.

Des manifestants se dispersent sous les tirs des canons à eau de la police kényane lors d'une manifestation contre les hausses d'impôts proposées dans un projet de loi de finances, dans le centre de Nairobi, au Kenya, le 25 juin 2024. [AP Photo/Brian Inganga]

Cette classe ouvrière kenyane fait partie d’un processus de prolétarisation rapide qui touche tout le continent. L'Afrique possède la population la plus jeune du monde: environ 70 pour cent de la population subsaharienne a moins de 30 ans, et plus de 600 millions de personnes devraient atteindre l'âge de travailler d'ici 2050. L'Afrique connaît également l'une des transformations urbaines les plus rapides de l’histoire: la population urbaine de l'Afrique subsaharienne est passée de 32 millions en 1960 à 458 millions en 2020, et le taux d'urbanisation du continent devrait atteindre environ 60 pour cent d'ici 2050.

Chaque année, 10 à 12 millions de jeunes Africains arrivent sur le marché du travail, alors que seuls quelques 3 millions d'emplois formels sont créés. Cela témoigne de la croissance exponentielle d'une classe ouvrière précaire de petits boulots. L'Afrique ne s'enlise pas dans le féodalisme, mais subit une prolétarisation violente dans le capitalisme.

La thèse fallacieuse du «semi-féodalisme» remplit une fonction politique évidente. Le CPM-K invente un stade social arriéré afin de déclarer prématurée la lutte pour le pouvoir des travailleurs, de présenter le développement capitaliste comme historiquement progressiste et de subordonner la classe ouvrière kenyane aux forces bourgeoises et petites-bourgeoises qui profitent de son exploitation.

A suivre:

Notes

[1] Mwaivu Kaluka (2026), «Le fonds de commerce de Trotsky : une exportation contre-révolutionnaire inadaptée au marché kenyan!», Parti communiste marxiste-Kenya. Disponible sur: https://cpmk.org/87-recent-news/417-trotsky%E2%80%99s%20-stock-in-trade-a-counter-revolutionary-export-unfit-for-the-kenyan-market.

[2] Léon Trotsky (1930), Histoire de la révolution russe , tome 1, chapitre 1, « Particularités du développement de la Russie », 1930. Disponible sur Marxists Internet Archive : https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/hrrusse/hrr01.htm

(Article paru en anglais le 24 mai 2026)

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