Perspective

La réponse à la guerre impérialiste et au fascisme est la révolution socialiste mondiale

David North a donné des conférences en ligne à l'invitation des clubs de social-démocratie de l'université Bilkent et de l'université technique du Moyen-Orient, toutes deux situées à Ankara, en Turquie. La présente conférence a eu lieu le 19 février.

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Je suis heureux de cette occasion de m'adresser à vous depuis Detroit, et permettez-moi d’exprimer ma gratitude au Club social-démocrate pour cette invitation.

Cette réunion se tient dans un contexte de crise extrême. Le danger d'une attaque américano-israélienne contre l'Iran est imminent. Selon un article paru il y a quelques heures dans le New York Times :

Le déploiement rapide des forces américaines au Moyen-Orient a progressé au point que le président Trump a la possibilité d'entreprendre une action militaire contre l'Iran dès ce week-end, ont déclaré des responsables de l'administration et du Pentagone, plaçant ainsi la Maison Blanche face à des choix cruciaux: la voie diplomatique ou la guerre…

Les forces israéliennes, qui sont en état d'alerte renforcée depuis des semaines, se préparent à une guerre éventuelle et une réunion du cabinet de sécurité israélien a été déplacée de dimanche à jeudi [aujourd'hui], selon deux responsables de la défense israélienne.

Le Comité international de la Quatrième Internationale, le Parti de l'égalité socialiste aux États-Unis et le Comité de rédaction international du World Socialist Web Site dénoncent la guerre projetée contre l'Iran. Il s'agit là d'une violation flagrante du droit international. Ce projet relève de la catégorie «crimes contre la paix», principal chef d'accusation retenu contre les dirigeants nazis aux procès de Nuremberg en 1945 et1946.

Le gouvernement fascisant de Trump est capable de tous les crimes. Sa politique étrangère s'inspire de celle du Troisième Reich d'Hitler.

Au cours des six dernières semaines seulement, le régime de Trump a attaqué le Venezuela et enlevé son président. Il a imposé un blocus à Cuba, pour la priver de pétrole et affamer sa population. Il soutient le génocide, toujours en cours, perpétré par Israël contre la population de Gaza.

Que la guerre éclate dans les prochains jours, les prochaines semaines ou même les prochains mois, elle aura lieu. Même une annonce soudaine de percée diplomatique ne ferait que modifier le calendrier de l'attaque. Les objectifs de l'impérialisme américain – la domination de la planète – ne peuvent être atteints pacifiquement. Pour les États-Unis, une guerre contre l'Iran est une étape essentielle de leur préparation au conflit à venir avec la Chine.

La guerre ne sera pas arrêtée par des appels aux gouvernements impérialistes et bourgeois. La classe ouvrière internationale est confrontée à une situation comparable à celle qui existait à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Mais la comparaison est inadéquate, car les conséquences d'une guerre aujourd'hui seraient infiniment plus terribles qu'il y a 87 ans. L'humanité est confrontée au danger imminent d'une catastrophe nucléaire qui pourrait entraîner la destruction de toute vie humaine.

C’est cette situation qui confère aux paroles de Léon Trotsky, écrites en 1938, une urgence absolue: « Sans révolution socialiste, et cela dans la prochaine période historique, la civilisation humaine tout entière est menacée d'être emportée dans une catastrophe. »

C’est pourquoi la réunion d’aujourd’hui est si importante. On ne peut parler sérieusement de révolution socialiste sans se livrer à une étude sérieuse de la vie et de l’œuvre de Léon Trotsky.

Certaines des années les plus importantes de la vie de Trotsky furent passées en Turquie, principalement sur l'île de Büyükada. Entre 1929 et 1933, il y rédigea son autobiographie, Ma vie, et son incomparable Histoire de la révolution russe. Il écrivit également d'importants documents politiques où il analysait la situation politique en Allemagne et mettait en garde contre la politique désastreuse du Parti communiste allemand, qui préparait le terrain à l'arrivée au pouvoir du parti nazi d'Hitler. Enfin, à la veille de son départ de Büyükada, en juillet 1933, Trotsky lança un appel à la création de la Quatrième Internationale.

Quels ont été les événements ayant conduit à l'exil de Trotsky ?

En janvier 1929, Léon Trotsky fut expulsé d'Union soviétique par le régime bureaucratique de Staline. Durant les cinq années précédentes, il avait dirigé la lutte de l'Opposition de gauche, fondée en octobre 1923, contre la dégénérescence bureaucratique de l'État ouvrier issu de la révolution d'Octobre 1917. Malgré les mensonges du régime stalinien, il est historiquement avéré que le rôle de Trotsky dans la conquête du pouvoir par le Parti bolchevique et la survie du régime soviétique face à l'intervention impérialiste entre 1918 et 1921 fut comparable à celui joué par Lénine.

Cette évaluation du rôle de Trotsky repose sur les éléments suivants :

La perspective qui a abouti à la prise de pouvoir par les bolcheviks reposait sur la théorie de la révolution permanente de Trotsky, élaborée après la révolution de 1905. Trotsky prévoyait que la révolution démocratique bourgeoise en Russie prendrait la forme d'une révolution socialiste, au cours de laquelle la classe ouvrière renverserait la classe capitaliste et s'emparerait du pouvoir. De plus, la révolution ouvrière en Russie ne serait pas seulement un événement national; son destin serait inextricablement lié au développement de la révolution socialiste mondiale.

C’est cette perspective que Lénine adopta en avril 1917, à son retour en Russie. Suite au déclenchement de la Première Guerre mondiale impérialiste en 1914, il modifia son estimation de la dynamique de classe de la révolution russe. Il abandonna le programme longtemps défendu par le Parti bolchevique, qui prônait une dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie, et fit valoir que la tâche découlant du renversement du régime tsariste était la conquête du pouvoir par la classe ouvrière.

Lénine et Trotsky sur la place Rouge à Moscou en 1919

Au cours de la Guerre mondiale, qui a mis à nu le rôle réactionnaire de la Deuxième Internationale et de ses partisans mencheviks en Russie, Trotsky en est venu à reconnaître la justesse de la lutte que Lénine menait depuis 1903 contre les tendances opportunistes et centristes.

Ainsi, la modification du programme du Parti bolchevique et l'adhésion de Trotsky aux principes visionnaires de Lénine en matière d'organisation du parti mirent fin aux conflits factionnels antérieurs à 1917 entre ces deux figures historiques. Trotsky et nombre de ses camarades rejoignirent le Parti bolchevique. Comme Lénine l'écrivit en septembre 1917, il n'y avait pas de meilleur bolchevique que Trotsky.

En septembre-octobre 1917, Trotsky, en tant que président du Comité militaro-révolutionnaire du Soviet, fut le principal tacticien et organisateur de la prise du pouvoir.

Au printemps 1918, il fut nommé commissaire à la Guerre et commandant suprême de la toute nouvelle Armée rouge. Durant les trois années suivantes, il joua un rôle déterminant dans la victoire de cette dernière sur les forces contre-révolutionnaires soutenues par toutes les grandes puissances impérialistes.

Lénine et Trotsky ont joué un rôle déterminant dans la fondation de la Troisième Internationale et ont été les figures les plus influentes des quatre premiers congrès du Komintern, tenus annuellement entre 1919 et 1922. Trotsky a rédigé l’historique Manifeste du Deuxième congrès et prononcé nombre des discours les plus importants à ces congrès cruciaux. Staline, en revanche, n'a pris la parole à aucun de ces quatre premiers congrès.

La stratégie politique qui sous-tendait la fondation de l'Internationale communiste (Komintern) et guida ses quatre premiers congrès reposait sur l'idée que la victoire de la révolution d'Octobre marquait le début de la révolution socialiste mondiale. De fait, les calculs stratégiques qui guidèrent la politique menée par les bolcheviks après le retour de Lénine en Russie en avril 1917 étaient avant toute autre chose basés sur une évaluation de la situation internationale, et non nationale.

Rencontre de Trotsky avec les délégués du Komintern

Les problèmes qui ont initialement conduit à la formation de l'Opposition de gauche étaient liés à la politique économique, à la bureaucratisation du Parti communiste russe (PCR) et à la suppression de la démocratie interne. Mais une division encore plus importante au sein du PCR est apparue en 1924. Après la mort de Lénine, les attaques factionnelles contre Trotsky se sont intensifiées. Le caractère antimarxiste de la campagne menée contre Trotsky fut révélé en décembre 1924 dans un essai de Staline, où il avançait pour la première fois, en opposition à la stratégie internationaliste de la révolution d'Octobre, le programme national-chauviniste du «socialisme dans un seul pays».

Falsifiant grossièrement l'histoire de la révolution d'Octobre et les écrits de Lénine, Staline dénonça le programme de la révolution permanente et déclara que la survie de l'URSS et la construction du socialisme ne nécessitaient pas la victoire du socialisme dans les pays capitalistes avancés d'Europe occidentale et d'Amérique du Nord, qu'il existait en Russie des ressources nationales suffisantes pour le développement d'une société socialiste.

Il s'en prit au fait que Trotsky insistait pour dire, selon les propres mots de Staline, que «la victoire du socialisme dans un seul pays [était] impossible, que cette victoire du socialisme n'était possible que comme la victoire dans plusieurs des principaux pays d'Europe (la Grande-Bretagne, la Russie, l'Allemagne) qui s'unissent en États-Unis d'Europe; autrement, elle n'est pas possible du tout».

Staline attaqua avec une véhémence particulière cette déclaration de Trotsky :

Tant que les autres États posséderont des gouvernements bourgeois, nous serons forcés, dans notre lutte contre l'isolement économique, de chercher des accords avec le monde capitaliste ; nous pouvons affirmer avec certitude que ces accords peuvent nous aider à panser nos plaies, à avancer quelque peu, mais l'élan grandiose de l'économie socia­liste en Russie ne sera possible qu'après la victoire du prolétariat dans les principales nations européennes.

Ces mots, déclara Staline avec sa malhonnêteté, son cynisme et son pragmatisme à courte vue habituels, équivalaient au «naufrage final» de la théorie de la révolution permanente.

Plus d'un siècle s'est écoulé depuis que la bureaucratie stalinienne a lancé son offensive contre Trotsky et le programme de la révolution permanente. Le rejet du programme de révolution socialiste mondiale a culminé il y a 35 ans avec le « naufrage final » de l'Union soviétique. Malgré les réalisations indéniables de l'Union soviétique et les sacrifices extraordinaires de la classe ouvrière soviétique, notamment pendant la Seconde Guerre mondiale, le socialisme n'a jamais été construit. Le programme du « socialisme dans un seul pays » a engendré d'innombrables désastres politiques, culminant dans la dissolution de l'URSS en 1991.

Même après la dissolution volontaire de l'URSS par la bureaucratie soviétique, les vestiges réactionnaires des anciens partis communistes ainsi que des groupes petits-bourgeois radicaux et nationalistes pseudos de gauche proclament que Staline est leur héros. Ils affichent leur solidarité avec celui qui non seulement ordonna l'assassinat des plus proches camarades de Lénine dans la direction du Parti bolchevique mais instaura encore la terreur sanglante ayant exterminé des centaines de milliers d'ouvriers, d'intellectuels et d'artistes marxistes entre 1936 et 1940. Parmi les victimes de Staline figuraient des dirigeants socialistes hors des frontières de l'URSS, comme le dirigeant du POUM espagnol, Andreï Nin, et enfin, Trotsky lui-même.

Les conceptions stratégiques de Trotsky ont été confirmées par tout le cours de l'histoire. De fait, son analyse de la crise mondiale du système capitaliste conserve une extraordinaire pertinence politique.

En 1928, exilé à Alma-Ata au Kazakhstan, Trotsky rédigea une critique détaillée du projet de programme de l'Internationale communiste. C’était une analyse cinglante de la faillite théorique et stratégique du programme du socialisme dans un seul pays. Dans l'un de ses passages les plus décisifs, Trotsky avançait cette appréciation de l'époque historique :

A notre époque, qui est l'époque de l'impérialisme, c'est-à-dire de l'économie mondiale et de la politique mondiale dirigées par le capitalisme, pas un seul Parti communiste ne peut élaborer son programme en tenant essentiellement compte, à un plus ou moins haut degré, des conditions et tendances de son développement national. Cette constatation est aussi pleinement valable pour le parti exerçant le pouvoir dans les limites de l'U.R.S.S. Le 4 août 1914, le glas a sonné pour toujours les programmes nationaux. Le parti révolutionnaire du prolétariat ne peut se fonder que sur un programme international adapté au caractère de l'époque présente, époque de l'apogée et de l'effondrement du capitalisme. Un programme communiste international n'est en aucun cas la somme des programmes nationaux ni un amalgame de leurs points communs. Le programme international doit procéder directement d'une analyse des conditions et des tendances de l'économie et du système politique mondiaux, considérés dans leur ensemble, avec toutes leurs interconnexions et contradictions, c'est-à-dire avec l'interdépendance antagoniste de leurs différentes parties. À l’époque actuelle, et bien plus encore qu’auparavant, l’orientation nationale du prolétariat ne peut et ne doit découler que d’une orientation mondiale, et non l’inverse. C’est là la différence fondamentale et primordiale entre l’internationalisme communiste et toutes les formes de national-socialisme.

Trotsky avec sa femme Natalia Sedova and son fils Lev Sedov à Alma Ata en 1928 [Photo: Unknown author - Троцкий Л. Д. Моя жизнь / Предисл. докт. ист. наук И. С. Розенталь. — М.: Вагриус, 2001]

Du fait de son orientation nationaliste, le projet de programme élaboré par Boukharine, avec l'approbation de Staline, ne parvenait pas à saisir les contradictions du système impérialiste mondial, et notamment les implications explosives de la montée de l'impérialisme américain. Trotsky insistait sur le fait que, sans une analyse précise du rôle des États-Unis, les perspectives d'une révolution socialiste mondiale ne pouvaient être correctement formulées. Il soulignait le rôle prépondérant des États-Unis. Mais il n'en tirait pas la conclusion que les États-Unis étaient invincibles. Au contraire, avec une perspicacité étonnante, il écrivait:

C’est précisément la puissance internationale des États-Unis et l’expansion irrésistible qui en découle qui les contraint à intégrer les poudrières du monde entier aux fondements de leur structure, c’est-à-dire tous les antagonismes entre l’Est et l’Ouest, la lutte des classes dans la vieille Europe, les soulèvements des masses coloniales, et toutes les guerres et révolutions. D’une part, cela transforme le capitalisme nord-américain en principale force contre-révolutionnaire de l’époque moderne, toujours plus soucieux du maintien de « l’ordre » aux quatre coins du globe ; d’autre part, cela prépare le terrain à une gigantesque explosion révolutionnaire au sein de cette puissance impérialiste mondiale déjà dominante et toujours en expansion.

Trotsky poursuivait ainsi:

En période de crise, l'hégémonie des États-Unis s'exercera de manière plus complète, plus ouverte et plus impitoyable qu'en période de prospérité. Les États-Unis chercheront à surmonter leurs difficultés et leurs maux principalement aux dépens de l'Europe, que ce soit en Asie, au Canada, en Amérique du Sud, en Australie ou en Europe même, et que ce soit pacifiquement ou par la guerre.

Ces mots, écrits il y a 98 ans, décrivent avec une étonnante exactitude la politique actuelle de l'administration Trump. Si vous me permettez de citer un essai que j'ai écrit la semaine dernière:

Trotsky n'a pas seulement prédit une tendance générale aux conflits impérialistes. Il a identifié, avec une extraordinaire précision, l'étendue géographique des ambitions prédatrices de l'impérialisme américain et la brutalité avec laquelle elles seraient poursuivies. Près d'un siècle plus tard, Trump menace la souveraineté du Canada, s'empare du canal de Panama, envahit le Venezuela, exige du Danemark la cession du Groenland et menace l'Iran de destruction militaire.

En 1934, face à la montée du fascisme allemand et à l'approche d'une seconde guerre mondiale, Trotsky précisa encore plus son analyse: «Le monde est partagé ? Il faut refaire le partage. Pour l'Allemagne, il s'agit ‘d'organiser l'Europe’. Les États‑Unis doivent ‘organiser’ le monde. L'histoire est en train de conduire l'humanité à l'éruption volcanique de l'impérialisme américain ». Cette expression – l'éruption volcanique de l'impérialisme américain – n'est pas une métaphore désuète. C'est un pronostic scientifique qui est en train de se réaliser.

Quatre-vingts ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis proclament sans détours qu'ils cherchent à réorganiser le monde sous leur contrôle, sur la base d'un programme réactionnaire qu'Hitler aurait applaudi.

Le 14 février, le secrétaire d'État Marco Rubio a prononcé à la Conférence de Munich sur la sécurité un discours qui constitue une justification ouvertement fasciste du militarisme impérialiste, du chauvinisme national et racial et du rejet du droit international.

Le secrétaire d'État américain Marco Rubio prend la parole lors de la Conférence de Munich sur la sécurité, à Munich, en Allemagne, le samedi 14 février 2026. [AP Photo/Alex Brandon]

Le fait que ce discours ait été prononcé à Munich lui confère une ironie que ses auteurs furent, par ignorance ou par cynisme, incapables de reconnaître. Munich n'est pas seulement la ville où se tient depuis 1963 la Conférence sur la sécurité de l'après-guerre. C'est aussi la ville où Adolf Hitler a lancé sa carrière politique, tenté pour la première fois de renverser la République de Weimar, en novembre 1923 ; où le parti nazi a organisé ses premiers rassemblements de masse et où, en septembre 1938, les gouvernements britannique et français ont démembré la Tchécoslovaquie pour la livrer à Hitler. Les classes dirigeantes britannique et française étaient prêtes à sacrifier une république ostensiblement démocratique à un dictateur fasciste, dans l'espoir que la machine de guerre nazie continuerait de se concentrer sur l'Est, sur l'Union soviétique, et laisserait leurs empires intacts. Les conséquences de cette connivence avec Hitler sont bien connues: la guerre la plus catastrophique de l'histoire de l'humanité, l'Holocauste, et la mort de dizaines de millions de personnes.

Rubio ne mentionne pas les crimes du fascisme. Pour le secrétaire d'État américain, la chute du Troisième Reich a plutôt constitué un tournant historique tragique :

Pendant cinq siècles, avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'Occident n'avait cessé de s'étendre: ses missionnaires, ses pèlerins, ses soldats, ses explorateurs se répandant depuis ses côtes pour traverser les océans, coloniser de nouveaux continents, bâtir de vastes empires s'étendant sur le monde entier.

Mais en 1945, pour la première fois depuis l'époque de Christophe Colomb, l'Europe se contractait. Elle était en ruines. La moitié vivait derrière un rideau de fer et l'autre moitié semblait sur le point de subir le même sort. Les grands empires occidentaux étaient entrés dans un déclin irrémédiable, accéléré par des révolutions communistes athées et des soulèvements anticoloniaux qui allaient transformer le monde et imposer le drapeau rouge à la faucille et au marteau sur de vastes portions de la carte dans les années à venir.

Le discours de Rubio a pour structure le concept de «civilisation occidentale» comme entité unique et organique remontant à des millénaires. «Des milliers d'années de civilisation occidentale étaient en jeu», déclare Rubio à propos de la Guerre froide. Il invoque «les leçons de plus de 5 000 ans d'histoire humaine écrite». Il parle de «la plus grande civilisation de l'histoire de l'humanité».

Ceci n'est pas de l'histoire, c'est de la mythologie. Le secrétaire d'État lui-même est incapable de compter. Cinq mille ans d'histoire remontent à Sumer et à l'Égypte dynastique – des civilisations situées au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, appartenant au patrimoine de toute l'humanité. Les Grecs de l'Antiquité ne se considéraient pas comme «occidentaux». Le concept de «civilisation occidentale» est une construction intellectuelle douteuse et relativement moderne, forgée en grande partie pour être au service de l'expansion coloniale européenne.

Après la chute de Rome, la majeure partie de la philosophie grecque fut perdue pour la chrétienté latine pendant des siècles. Sa redécouverte reposa sur les travaux de savants arabes et persans qui préservèrent, traduisirent et développèrent la pensée grecque, tandis que l'Europe était en pleine stagnation intellectuelle. Les fondements mathématiques de la science moderne doivent tout autant à l'Orient: l'algèbre est née à Bagdad au IXe siècle; le système décimal vient de l'Inde; le papier, l'imprimerie, le compas et la poudre à canon sont originaires de Chine. Rubio passe sous silence tous ces éléments. «L'Occident» y est présenté comme un miracle civilisationnel ne devant rien à personne.

Rubio, aussi ignorant que réactionnaire, ignore que la Révolution américaine fut déclarée par ses dirigeants être un nouveau stade de développement dans l'évolution de l'humanité et non la continuation d'une civilisation intemporelle et éternelle, de traditions arriérées et de formes de gouvernement obsolètes. Comme l'écrivait le penseur révolutionnaire Tom Paine dans son célèbre pamphlet Le Sens commun: «Il est en notre pouvoir de refaire le monde. »

Ce que le discours de Rubio omet est aussi révélateur que ce qu'il contient. Les mots «démocratie», «égalité» et «droits de l'homme» n'y figurent nulle part. De même que la Révolution américaine, la Révolution française, la Déclaration des droits et la Proclamation d'émancipation.

La Proclamation d'émancipation

Ces omissions sont délibérées. Les révolutions démocratiques se fondaient sur des principes universalistes inconciliables avec la politique défendue par Rubio. La Déclaration d'indépendance affirme que « tous les hommes sont créés égaux ». La Déclaration universelle des droits de l'homme proclame que « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ». La Déclaration des droits protège l'individu contre le pouvoir de l'État. Le discours ne peut mentionner ces documents car leur logique aboutit à des conclusions – l'égalité de tous les êtres humains, l'universalité des droits, la subordination du pouvoir à la loi – que le discours répudie.

La haine que Rubio voue aux Lumières est semblable à celle des nazis. Le 1er avril 1933, Goebbels déclara: «L’année 1789 – début de la Révolution française – est par là effacée de l’histoire. »

Le discours de Rubio repose sur une idéologie anti-Lumières et fasciste profondément ancrée dans la pensée bourgeoise. Bien qu'affaiblie et reléguée au second plan par la défaite des régimes hitlérien et mussolinien en 1945, l'idéologie fasciste a connu une résurgence depuis la dissolution de l'Union soviétique en 1991.

Le discours de Rubio à Munich légitime le fascisme. Les institutions de la modernité libérale – le droit international, la coopération multilatérale, la limitation du pouvoir étatique par les normes juridiques – sont des obstacles à balayer. Elles doivent être remplacées par un ordre hiérarchique fondé sur l'identité ethnique et raciale et maintenu par la dictature autoritaire et la guerre. Il n’y a rien dans ce discours que Goebbels n’eût approuvé avec enthousiasme.

La glorification de la «civilisation chrétienne» par le secrétaire d'État est empreinte de mensonge et d'hypocrisie. Il omet de mentionner l'Inquisition et ses siècles de torture systématique, de conversions forcées et de bûchers pour les hérétiques, les juifs et ceux accusés de sorcellerie.

Les «vastes empires» que ce discours idéalise ont été bâtis sur d'innombrables atrocités, parmi lesquelles la traite atlantique des esclaves et le pillage systématique de l'Inde par la Compagnie britannique des Indes orientales. Ce pillage a transformé l'une des régions les plus riches du monde en arrière-pays colonisé et a engendré des famines qui ont fait des dizaines de millions de morts. L'empire du roi Léopold II au Congo belge reposait sur l'extraction du caoutchouc par le travail forcé, les mutilations et les massacres qui ont décimé la population, faisant environ 10 millions de morts. On pourrait citer d'innombrables autres exemples.

Une clarification essentielle s'impose ici: celle qui distingue l'analyse marxiste de ces crimes historiques du schéma de Rubio et des critiques libérales qui elles, ne font qu'inverser sa mythologie civilisationnelle.

La traite des esclaves, l’extermination des peuples autochtones, le pillage de l’Inde, les horreurs du Congo – tout cela n’était pas le fruit d’une abstraction appelée «civilisation occidentale». Ce n’était pas l’émanation d’une essence culturelle ou d’un héritage racial. C’était le produit d’un mode de production historiquement spécifique : le capitalisme qui, comme l’écrivait Marx, « arrive suant le sang et la boue par tous les pores ».

La soi-disant accumulation primitive de capital — l’expropriation violente de la paysannerie, la traite des esclaves, le pillage colonial — n’était pas un aspect accessoire du développement capitaliste. Elle en était la condition préalable. Comme l’écrivait Marx dans Le Capital :

La découverte des contrées aurifères et argentifères de l'Amérique, la réduction des indigènes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination, les commencements de conquête et de pillage aux Indes orientales, la transformation de l'Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires, voilà les procédés idylliques d'accumulation primitive qui signalent l'ère capitaliste à son aurore.

Karl Marx (1818–1883)

Le discours de Rubio occulte cette histoire sordide en attribuant le pouvoir de l'époque capitaliste à une «civilisation occidentale» intemporelle – une mystification qui sert plusieurs fins.

Premièrement, celle-ci fait de la domination capitaliste quelque chose de naturel en la présentant comme l'épanouissement d'une essence raciale, ethnique et religieuse éternelle. Deuxièmement, elle justifie l'oppression et les crimes les plus odieux. Troisièmement, elle se substitue à une analyse scientifique des fondements socio-économiques de la société et, surtout, de la lutte des classes. La description que fait Trotsky des fantasmes réactionnaires et irrationnels des idéologues nazis s'applique sans modification à la théorie raciale, ethnique et religieuse de l'histoire de Rubio. Dans son essai de 1934, «Qu'est-ce que le national-socialisme?», Trotsky écrivait:

Pour élever la nation au-dessus de l'histoire, on lui donne le soutien de la race. L'histoire est vue comme une émanation de la race. Les qualités de la race sont construites indépendamment des conditions sociales changeantes. Rejetant ' la pensée économique ' comme vile, le national-socialisme descend un étage plus bas: du matérialisme économique il passe au matérialisme zoologique.

Bien que Rubio ne reconnaisse pas la lutte des classes, il en est obsédé. Son récit du XXe siècle est centré sur la lutte contre le marxisme et la révolution socialiste. Cela inscrit l'administration dans la tradition la plus réactionnaire de la politique étrangère américaine. C'est cette tradition qui a justifié toutes les atrocités de la Guerre froide, du renversement de Mossadegh en Iran et d'Arbenz au Guatemala à la guerre du Vietnam et au soutien apporté aux dictatures militaires en Amérique latine, en Afrique et en Asie, au nom de la défense de la « civilisation occidentale » contre le « communisme athée ». En invoquant sans réserve cette tradition, le discours indique clairement que la même justification servira à légitimer toutes les actions militaires ou secrètes entreprises par l'administration.

Les passages les plus inquiétants du discours célèbrent le recours unilatéral par l'administration à la force militaire et rejettent explicitement le droit international. Rubio énumère avec une fierté manifeste une série d'actes de violence, comme le bombardement de l'Iran et l’enlèvement du chef d'État vénézuélien. Il déclare que «ceux qui menacent ouvertement et sans détour nos citoyens» ne peuvent se retrancher derrière les abstractions du droit international. Il appelle à une alliance «qui ne permette pas que son pouvoir soit délégué, limité ou subordonné à des systèmes qui échappent à son contrôle» ou «qui demande la permission avant d'agir ».

Dans un autre passage, Rubio affirme: « Les armées ne se battent pas pour des abstractions. Les armées se battent pour un peuple; les armées se battent pour une nation. Les armées se battent pour un mode de vie.» Cette déclaration revient à réduire les pays, y compris les États-Unis, à des tribus ethniques et raciales. Quant à son affirmation que les armées « ne se battent pas pour des abstractions», comment Rubio explique-t-il la guerre d'indépendance menée par les Américains entre 1775 et 1783? La population fut mobilisée sur la base des «vérités» abstraites et «évidentes» définies par Thomas Jefferson dans la Déclaration d'indépendance. En 1863, sur le champ de bataille de Gettysburg, Lincoln déclara que les soldats de l'Union avaient combattu et étaient morts pour défendre le principe que « tous les hommes sont créés égaux ».

Un historien et biographe renommé de Lincoln m'a écrit en début de semaine, en réaction au discours de Rubio: «Un demi-million de soldats de l'Union ont perdu la vie dans une guerre civile où il ne s’agissait de rien d’autre que d’une idée.»

Abraham Lincoln [Photo: Civil war photographs, 1861-1865, Library of Congress, Prints and Photographs Division]

Les «vérités» invoquées par Jefferson et le «principe» défendu par Lincoln étaient des «abstractions» qui possédaient un contenu historique, social et démocratique profond, ancré dans la philosophie matérialiste des Lumières, et qui ont préparé le terrain pour les mouvements révolutionnaires de la fin du XVIIIe et du XIXe siècle.

Rubio, dénonçant les « abstractions » de la pensée démocratique, glorifie les abstractions irrationnelles du fascisme: «peuple», «nation» et «mode de vie», notions à caractère mystique qui n'apportent rien à une compréhension scientifique de l'histoire et de la structure socio-économique de la société. Le fait que les stupidités fascistes de Rubio aient été ovationnées à la fin de son discours démontre que le rejet des principes démocratiques par l'administration Trump est partagé par la bourgeoisie européenne.

Ce discours n'est pas tombé du ciel. L'administration Trump est le fruit de processus économiques et sociaux interdépendants: 1. Le déclin prolongé de la suprématie industrielle mondiale des États-Unis; 2. La prolifération de la financiarisation, caractérisée par l’écrasante domination des marchés, des instruments et des institutions de la finance sur l'économie réelle, la production et le travail. Les profits ne proviennent pas d'investissements productifs, mais d'activités spéculatives telles que l'effet de levier, la surévaluation des actifs, l'extension du crédit et les fusions-acquisitions; 3. L'émergence d'une nouvelle aristocratie – que l'on pourrait qualifier d'oligarchie de multimillionnaires et de milliardaires – dont la fortune ne provient pas de la production, mais de la gestion et de la manipulation d'actifs financiers. Sa richesse repose sur une extension massive du capital fictif; 4. L'explosion des inégalités sociales. Aux États-Unis, la richesse des 0,1 pour cent les plus riches est cinq fois supérieure à la richesse totale des 50 pour cent les plus pauvres.

Ces conditions économiques et sociales objectives expliquent l'effondrement de la démocratie bourgeoise, la montée du fascisme et l'émergence du militarisme. La politique intérieure et extérieure de l'administration Trump est une manifestation de cette crise. Elle cherche à enrayer la détérioration drastique de sa position économique mondiale par la guerre. Elle tente d'imposer le fardeau du colossal endettement national – qui dépasse désormais 38 000 milliards de dollars – en intensifiant l'exploitation et la paupérisation de la classe ouvrière.

Il est instructif de mesurer le chemin parcouru par l'ordre politique américain. Dans son discours sur l'état de l'Union de 1941, Franklin Roosevelt définissait les objectifs de guerre américains sous forme de quatre libertés universelles (ou «abstractions»): la liberté d'expression, la liberté de culte, la liberté de vivre à l'abri du besoin et la liberté de vivre à l'abri de la peur – «partout dans le monde». Il ne s'agissait pas de privilèges propres à la civilisation occidentale ou aux peuples chrétiens. Ces libertés étaient déclarées comme un droit inaliénable de «chaque personne dans le monde». Roosevelt comprenait que la guerre ne pouvait être justifiée que comme une lutte contre le fascisme.

Roosevelt n'aurait pas pu prononcer le discours de Rubio. Il estimait être obligé de légitimer la puissance américaine en des termes démocratiques et universalistes. Cette obligation était le produit, en grande partie, de la pression exercée par l'existence de l'Union soviétique et la menace d'une révolution socialiste. Le discours de Rubio marque le moment où la classe dirigeante s'est affranchie de cette obligation. La tradition démocratique révolutionnaire est rejetée et remplacée par l'idéologie contre-révolutionnaire du sang, de la foi et du destin civilisationnel, idéologie contre laquelle ont été menées les révolutions démocratiques.

L'anticommunisme viscéral de ce discours exprime une haine de classe qui est, s'il en est, plus intense aujourd'hui que pendant la Guerre froide, précisément parce que la crise du système capitaliste qui a engendré les bouleversements révolutionnaires du XXe siècle est de retour.

Ce que Rubio, Trump et les élites dirigeantes européennes réunies à Munich cherchent à ressusciter, c'est le monde qui s'est effondré le 25 octobre 1917, lorsque la classe ouvrière russe, menée par le Parti bolchevique dirigé par Lénine et Trotsky, s'est emparée du pouvoir et a instauré le premier État ouvrier de l'histoire. La révolution d'Octobre n'était pas un simple événement russe. Ce fut un séisme historique mondial. Elle a démontré, en pratique, que le système capitaliste n'était pas éternel, que la classe dirigeante n'était pas invincible, que la classe ouvrière pouvait prendre le pouvoir et instaurer un nouvel ordre social. Elle a déclenché une vague de luttes révolutionnaires – en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Hongrie, en Italie, en Chine et dans tout le monde colonial. Elle a éveillé la conscience politique de centaines de millions de personnes à qui l'on avait répété, pendant des siècles, que leur asservissement était l'ordre naturel des choses.

Une scène de la révolution d’Octobre 1917

La révolution d'Octobre a largement contribué à la victoire du mouvement national progressiste en Turquie sur les forces soutenues par les impérialistes.

À partir de 1920-1921, la Russie soviétique apporta une aide considérable au gouvernement d'Ankara, notamment en or, en armes et en munitions. Ce soutien fut crucial car les nationalistes turcs combattaient sur plusieurs fronts. Sans l'appui déterminant du gouvernement soviétique, l'indépendance de l'État turc n'aurait pu être acquise.

Bien sûr, cela n'a pas empêché le régime nationaliste bourgeois d'Atatürk de réprimer brutalement le mouvement communiste en Turquie.

Suite à la révolution d'Octobre, le cadre idéologique dans lequel les puissances impérialistes avaient justifié leur domination — le mythe de la supériorité civilisationnelle, le droit divin des nations « avancées » à dominer les peuples « arriérés » — a reçu un coup dont il ne s'est jamais remis.

C’est ce que le discours de Rubio tente d’annuler. Lorsqu’il déplore le « repli » de la civilisation occidentale après 1945, il déplore en réalité les conséquences de la révolution d’Octobre. Rubio exige que l’Occident cesse d’«expier les prétendus péchés des générations passées», qu’il cesse de s’excuser pour les chambres à gaz d’Auschwitz et Treblinka.

Rubio exige que la classe dirigeante s'affranchisse des contraintes morales et politiques que lui imposait la menace d’une révolution socialiste. L'État social, les concessions aux droits démocratiques, l'engagement formel envers le droit international – tous cela était, dans une large mesure, le fruit de la peur d’une révolution chez la bourgeoisie. Avec la dissolution de l'Union soviétique en 1991, la classe dirigeante a conclu que cette menace était écartée et que les concessions pouvaient être retirées. Le discours de Munich est l'expression idéologique de ce retrait, poussé à son terme logique par l'adhésion sans réserve au militarisme impérialiste et le répudiation des normes démocratiques.

La véhémence de la rhétorique anticommuniste – en 2026, plus de trente ans après la dissolution de l'URSS – trahit une profonde angoisse quant à la stabilité du capitalisme. Léon Trotsky écrivait que la bourgeoisie américaine était la plus effrayée de toutes les classes dirigeantes. Ce qui la terrifie, c'est la perspective que la classe ouvrière retrouve le chemin d'un programme révolutionnaire authentiquement marxiste – que la crise objective du système capitaliste, qui engendre des niveaux d'inégalités, d'instabilité et de conflits géopolitiques non vus depuis les années 1930, suscite les mêmes élans révolutionnaires que ceux ayant donné naissance à la révolution d’Octobre.

Et aucune figure historique n'effraie davantage les impérialistes que Léon Trotsky. Son importance va bien au-delà de 1917, aussi immense que fût celui-ci. C'est Trotsky qui, avec la théorie de la révolution permanente, a fourni la conception stratégique qui a guidé Octobre et qui conserve toute sa pertinence aujourd'hui: l'idée qu'à l'époque de l'impérialisme, les tâches démocratiques dans les pays opprimés, comme dans les pays impérialistes les plus avancés, ne peuvent être accomplies que par la conquête du pouvoir par la classe ouvrière dans le cadre de la révolution socialiste mondiale. C'est Trotsky qui a défendu le programme du socialisme international contre la perversion stalinienne du « socialisme dans un seul pays ». Et c'est Trotsky qui, en fondant la Quatrième Internationale en 1938, a assuré la continuité programmatique du marxisme authentique durant la période la plus sombre du XXe siècle.

Léon Trotsky

Il est notoire qu'Hitler, ainsi que ses adversaires impérialistes, dont Churchill, réagissaient avec rage à la simple mention du nom de Trotsky. Constatant ce fait, Trotsky écrivait en 1939: « Ces messieurs aiment donner un nom personnel au spectre de la révolution. » La haine dont il était la cible, expliquait-il, reflétait leur crainte « que leur barbarie ne soit vaincue par la révolution socialiste».

La classe dirigeante a consacré des ressources énormes à l'effacement de l'héritage de Trotsky. L'assassinat de Trotsky par Staline en 1940 fut l'apogée d'une campagne de génocide politique – les procès de Moscou, l'extermination de toute une génération de dirigeants bolcheviques – qui servait les intérêts non seulement de la bureaucratie soviétique, mais aussi de la bourgeoisie mondiale. La falsification de l'histoire de la Révolution russe et l'effacement de l'héritage de Trotsky ont constitué des éléments centraux de l'arsenal idéologique de la classe dirigeante. Le récit de la « mort du communisme » qui a suivi la dissolution de l'Union soviétique reposait sur l'assimilation du socialisme au stalinisme – la confusion délibérée entre le programme révolutionnaire d'Octobre et la contre-révolution bureaucratique qui l'a trahi.

Le discours de Rubio confond le stalinisme avec le socialisme et traite les régimes bureaucratiques de l'après-guerre comme s'ils constituaient la réalisation, plutôt que la négation, du programme de la révolution d'Octobre.

L'assimilation du stalinisme au socialisme par les propagandistes impérialistes est une nécessité politique. Si l'on reconnaît la distinction entre le programme révolutionnaire de Lénine et Trotsky et la tyrannie bureaucratique de Staline, l'effondrement de l'Union soviétique ne prouve rien quant à la viabilité du socialisme. Il ne fait que confirmer les prédictions de Trotsky: la bureaucratie stalinienne, en étouffant la démocratie ouvrière et en subordonnant la révolution mondiale à ses propres intérêts nationaux, finirait par détruire l'État ouvrier et restaurer le capitalisme – ce qui s'est précisément produit. Le « triomphe de la civilisation occidentale » que célèbre Rubio fut le triomphe de la contre-révolution stalinienne – l'acte final de la longue trahison d'Octobre par la bureaucratie, perpétrée avec la collaboration enthousiaste des puissances impérialistes.

Les implications sont profondes. Si l'on comprend la crise du socialisme au XXe siècle non comme l'échec du programme révolutionnaire mais comme la conséquence de sa trahison, alors le programme lui-même — le programme de la révolution socialiste internationale, du pouvoir ouvrier, de la réorganisation planifiée de l'économie mondiale sur la base des besoins sociaux plutôt que du profit privé — conserve toute sa validité historique.

La classe ouvrière doit reconnaître le discours de Rubio pour ce qu'il est: une célébration de la violence militaire unilatérale, le rejet du droit international, l'identification des migrations comme une menace civilisationnelle, le deuil des empires perdus, l’exigence d'être historiquement innocenté et que soient effacées des annales historiques les révolutions démocratiques et la catastrophe fasciste.

Mais la classe dirigeante se heurte à un problème qu'aucune mythologie civilisationnelle ne saurait résoudre. La crise objective du système capitaliste – inégalités époustouflantes, éruption de guerres impérialistes, effondrement des institutions démocratiques, destruction de l'environnement – pousse la classe ouvrière dans la lutte. Les vagues de grèves qui déferlent sur tous les grands pays capitalistes, les manifestations de masse, la radicalisation croissante de la jeunesse, l'effondrement de la confiance dans les partis établis – autant de manifestations initiales d'un processus révolutionnaire né des contradictions insolubles du capitalisme même.

C’est dans ce contexte que l’héritage d’Octobre et la pensée de Léon Trotsky acquièrent leur importance actuelle la plus immédiate. Le World Socialist Web Site, publié par le Comité international de la Quatrième Internationale, livre depuis plus de vingt-cinq ans une analyse marxiste cohérente de la crise du capitalisme mondial et une orientation politique pour les luttes ouvrières. Il n’a cessé de défendre, face à toute forme de démoralisation et de révisionnisme, la leçon centrale du XXe siècle: la crise à laquelle est confrontée la classe ouvrière est une crise de la direction révolutionnaire et sa résolution exige la construction d’un parti révolutionnaire de masse de la classe ouvrière internationale, guidé par le programme de la révolution permanente et organisé pour la conquête du pouvoir politique.

Le discours prononcé par Rubio à Munich est la voix d'un ordre social condamné. La «civilisation occidentale» qu'il célèbre n'est pas une essence intemporelle, mais l'impérialisme capitaliste – un système qui a épuisé son potentiel progressiste et qui menace à présent l'humanité de barbarie. L'alternative n'est ni un capitalisme réformé, ni un impérialisme plus éclairé. L'alternative est le socialisme – la réorganisation de la vie économique sur la base de la propriété sociale, de la planification démocratique et de la coopération internationale, mise en œuvre par la seule classe qui a à la fois l'intérêt et le pouvoir de la réaliser.

Les impérialistes ont raison d'avoir peur. Le spectre d'Octobre ne s’est pas apaisé parce que les contradictions qui l'ont engendré se sont intensifiées. La classe ouvrière internationale est aujourd'hui plus nombreuse, plus interconnectée et plus puissante qu'elle ne l'a jamais été. Ce qui lui manque, c'est une direction politique consciente capable de transformer la résistance croissante des travailleurs en un mouvement unifié pour la transformation socialiste. La construction de cette direction – la mise en place de sections du Comité international de la Quatrième Internationale dans chaque pays – est la tâche politique décisive de notre époque.

Léon Trotsky à son bureau sur Büyükada (Prinkipo)

Permettez-moi de conclure cette conférence en citant des mots écrits par Trotsky en 1930 sur l'île de Büyükada :

La révolution socialiste ne peut être achevée dans les limites nationales. Une des causes essentielles de la crise de la société bourgeoise vient de ce que les forces productives qu'elle a créées tendent à sortir du cadre de l'Etat national. D'où les guerres impérialistes d'une part, et l'utopie des États-Unis bourgeois d'Europe d'autre part. La révolution socialiste commence sur le terrain national, se développe sur l'arène internationale et s'achève sur l'arène mondiale. Ainsi la révolution socialiste devient permanente au sens nouveau et le plus large du terme: elle ne s'achève que dans le triomphe définitif de la nouvelle société sur toute notre planète.

C’est la responsabilité et le privilège de votre génération que de lutter pour et d’obtenir « la victoire finale » du socialisme envisagée par Léon Trotsky.

(Article paru en anglais le 20 février 2026)

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